
Le 8 juin 1980, le corps du soldat inconnu d’Indochine était inhumé parmi les morts de la Grande Guerre, à Notre-Dame-de-Lorette.
Aujourd’hui, au mémorial de Fréjus et partout où flottent nos trois couleurs, la France honore ceux d’Indochine et la bravoure de ses armées.
Derrière cette tombe sans nom, ce sont des dizaines de milliers de destins qui se dressent.
Ils étaient fantassins, cavaliers, légionnaires, artilleurs, parachutistes, marsouins et bigors, tirailleurs venus d’Afrique, gendarmes, marins, aviateurs, médecins, infirmiers et infirmières.
Et avec eux des milliers de Hmongs, Vietnamiens, Laotiens et Cambodgiens qui combattirent sous le drapeau de la France ou à ses côtés et payèrent ce choix du prix le plus lourd.
Soldats de France, soldats du pays : unis partout où des forces diverses leur avaient donné un destin commun. Unis dans l’épreuve, le risque et le service des armes.
À l’image de Bernard de Lattre de Tassigny, fils unique du général, tombé en 1951 à vingt-trois ans dans les collines du Tonkin, ils incarnent une génération de jeunes officiers et de soldats fauchés en pleine jeunesse.
Entre 1945 et 1954, 83 300 d’entre eux sont morts pour la France. 12 000 étaient légionnaires, plus de 15 000 venaient d’Afrique, et 27 000 d’Indochine.
De ces combats acharnés dans un milieu hostile émergea une ingéniosité tactique et logistique exceptionnelle dont nos armées sont encore les héritières.
À l’hiver 1953, le service du Matériel démontait dix chars M24 pour les acheminer par les airs jusqu’à Diên Biên Phu et les reconstruire sur place pièce par pièce. C’était la ténacité française : créer contre l’impossible les moyens de résister.
Celle qu’incarna dans l’artillerie le lieutenant Paul Brunbrouck, refusant de détruire sa batterie devant l’avancée de l’ennemi et alignant les tubes de ses quatre obusiers à l’horizontale pour briser les vagues d’assaut, avant de mourir à vingt-sept ans.
Au printemps 1954, l’étau se refermait sur le camp retranché. Entre mars et mai, plus de 4 000 hommes furent parachutés en renfort sur la cuvette ; parmi eux, près de 700 volontaires n’étaient pas brevetés. Ils n’avaient jamais sauté : ils passèrent par la portière. Ils savaient ce qui les attendait : ils se jetèrent dans la fournaise.
C’était cela, tout simplement, le courage.
Ce même élan animait le Service de santé des armées, les pilotes de l’aviation militaire et les convoyeuses de l’air.
Le médecin-capitaine Valérie André fut la première femme à poser son hélicoptère sous le feu ennemi pour en ramener des blessés, tandis qu’à Diên Biên Phu, Geneviève de Galard refusait jusqu’au bout d’abandonner ceux qu’elle soignait.
De cette expérience indochinoise de l’hélicoptère de combat et de l’évacuation sanitaire naîtra, à la fin de 1954, l’Aviation légère de l’armée de Terre : une arme nouvelle issue d’une guerre nouvelle.
Souvenons-nous des combats de Tu Lê, où le 6e BPC couvrit au prix de lourdes pertes la retraite des partisans, refusant de livrer à leur sort ceux à qui il avait donné sa parole.
Croire encore. Oser quand même.
C’était la fidélité.
Pour les captifs des camps du Viêt-minh, l’épreuve prit une autre forme.
Ils devaient affronter une entreprise méthodique visant à briser en eux toute conscience et toute dignité d’hommes libres.
Sur les 40 000 soldats faits prisonniers, près de 30 000 ne sont jamais revenus.
Survivre, alors, c’était encore combattre.
Cette guerre, lointaine et difficile, divisait les consciences françaises.
Pourtant, au milieu des douleurs irréparables de l’Histoire, leur fraternité d’armes témoigne d’une lumière qui ne s’est jamais éteinte : celle d’une part d’humanité qui subsiste jusqu’au cœur des combats, plus grande que la violence des hommes, des idéologies, des pouvoirs.
Leur mémoire nous oblige.
Elle nous rappelle que cet esprit d’engagement, ce courage, cette fidélité à la mission et cette fraternité demeurent les exigences vivantes de l’armée d’un peuple démocratique.
Aux familles, aux anciens combattants d’Indochine, aux partisans et supplétifs locaux qui servirent à nos côtés, à leurs descendants où qu’ils vivent aujourd’hui, la République dit sa reconnaissance et son respect.
Paix aux hommes de guerre qui se sont tant battus.
Honneur à ceux qui offrirent la meilleure part d’eux-mêmes.
Vive la République, et vive la France.
Alice RUFO, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants

